HÉLÈNE 47 ANS HYPERSENSIBLE AUX ONDES

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VOULOIR ENFONCER SA TÊTE DANS LA TERRE, C’EST UN RÉFLEXE COURANT EN CAS DE PIC DE DOULEUR.

  • 01net
  • 20 Feb 2019
Hélène ne sort jamais sans son appareil de mesure de fréquences. Un guide indispensable pour choisir l’itinéraire le moins exposé aux ondes.

TÉMOIGNAGES SUR UN MAL INVISIBLE

Hélène habite un deux-pièces situé au premier étage d’un immeuble de Vincennes. Elle y vit seule depuis deux ans, et évite d’en sortir. À l’intérieur, du papier aluminium protège son écran de télévision. Et les miroirs ont été retournés, face réfléchissante contre le mur, comme pour conjurer un mauvais sort. Dans la chambre, se trouve la pièce maîtresse de son 26 mètres carrés: un immense lit à baldaquin recouvert d’une moustiquaire en fil de cuivre.

Avec ce matériau acheté à prix d’or sur Internet, elle a aussi confectionné le vêtement fétiche de sa garde-robe: une cape résistante aux agressions électromagnétiques. Aujourd’hui, comme souvent, Hélène, 47 ans, la porte avec une jupe qui lui arrive aux chevilles. Seuls son visage et ses mains émergent des six à neuf couches de tissus glissées sous son accoutrement anti-ondes. « Je ressemble à une apicultrice ou à un personnage du Moyen Âge »,confie-t-elle lorsque le soleil, en ce soir de janvier, peine à percer les voilages. Notre hôte préfère poursuivre la discussion lumière éteinte. Car le plus souvent, son ennemi, sournois et résolu, se réveille en appuyant sur l’interrupteur.

UNE HYGIÈNE DE VIE STRICTE. Wifi, lignes électriques, 4G… Hélène en est persuadée, l’exposition aux radiofréquences la rend malade. Allergique aux émissions électromagnétiques, elle surréagit à leur contact: acouphènes, maux de tête intenses, poussées d’eczéma… Même la présence prolongée près d’une ampoule basse consommation ou d’une plaque à induction peut devenir source de douleur. La nuit, c’est simple, elle doit couper le courant. Le jour, ses excursions à l’extérieur n’excèdent pas trois heures. « Je perds vite le contrôle des jambes et de la tête », explique-t-elle. Une fois rentrée de promenade, elle prend une douche pour décharger son corps de l’électricité accumulée. Et embraie sur une longue sieste, sous son voilage en cuivre, pour reconstituer ses forces. Cette stricte hygiène de vie l’a amenée à faire retirer son stérilet et ses plombages dentaires, toute pièce de métal étant susceptible de devenir un relais pour les ondes nocives. Le mal dont souffre cette quadragénaire a un nom : l’électro-hypersensibilité (EHS). Et si

les chercheurs s’écharpent encore sur sa réalité, ses manifestations, elles, ne souffrent d’aucun doute.

DES DOULEURS INHUMAINES. Le quotidien d’Hélène déraille sérieusement en juillet 2016. Sur son lieu de travail, elle est soudainement saisie de vertiges, de spasmes musculaires, de vomissements. Sa mémoire flanche par moments. Une semaine plus tôt, l’agence de communication parisienne qui emploie cette graphiste a déménagé dans un espace partagé de coworking. Les lieux, pourtant flambant neufs, seraient-ils hantés? Alertée quelques années auparavant par des picotements bizarres provoqués par l’utilisation d’un clavier Bluetooth, elle suspecte immédiatement les nombreux points d’accès Wifi d’être à l’origine de ses désordres. Munie d’un détecteur de hautes fréquences, elle vérifie le niveau d’exposition. Aussitôt l’aiguille s’affole. « Nous avons changé les bureaux de place et installé Internet via un câble Ethernet pour limiter les effets, se souvient l’une de ses anciennes collègues. Fini maux de tête et douleurs cervicales pour moi, mais pas pour Hélène. » « Ce nouvel environnement professionnel a entraîné ma perte », raconte aujourd’hui cette dernière.

« Au début, ma compagne s’est heurtée à des médecins refusant de la croire, se remémore son partenaire, Oscar, assistant social. Pourtant, elle se rendait jusqu’à leurs cabinets en se traînant littéralement. » À la souffrance physique s’ajoutent l’incompréhension sur ce mal mystérieux et une errance médico-administrative.

Que déclarer à l’Assurance maladie pour la prise en charge? Quel spécialiste consulter? Que faire en cas de crise? «On a tous, un jour, pensé au suicide», assure Hélène, qui fréquente aujourd’hui des cercles de victimes des ondes. Une fois, comme un avant-goût de la mort, elle a dû se résoudre à s’enterrer dans sa cave, à Vincennes, pour se sortir d’une passe délicate – les pierres limitant l’exposition. «Dans ce moment-là, je pensais à tous ceux qui ne possédaient pas de sous-sol où se réfugier», glisse-t-elle. «Vouloir enfoncer sa tête dans la terre, c’est un réflexe courant en cas de pic de douleur», rapporte Marie-Noëlle Bollinger, de l’association Zones blanches. Cette dernière envisage la création d’un sanctuaire sans ondes, dans les Hautes-Alpes, pour accueillir des personnes en situation d’urgence.

PLUS DE 100 000 CAS EN FRANCE ? À l’automne 2016, Hélène parvient à se faire arrêter par son médecin traitant, une endocrinologue qui la soigne depuis quelques années pour une hyperthyroïdie. Cette maladie entraîne un hyperfonctionnement du métabolisme chez les patients qui en sont atteints. Quelques semaines plus tard, la quadra suppliciée rencontre le Pr Dominique Belpomme lors d’un rendez-vous obtenu de haute lutte. Il lui permet de mettre un nom sur son mal: «syndrome d’intolérance aux champs électromagnétiques », non reconnu par la communauté scientifique et médicale. Ce professeur de cancérologie dont la thèse est controversée se présente comme l’un des rares spécialistes français des effets des ondes sur l’organisme humain. Il assure avoir reçu plus de 2000 cas problématiques dans son cabinet depuis neuf ans. Selon lui, il y aurait entre 100000 et 200000 électrohypersensibles en France, même s’il n’existe pas, à ce jour, de chiffre officiel.

«Aucune étude sérieuse n’a jamais été réalisée », tranche Olivier Merckel, chef de l’unité Agents physiques à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Le dernier rapport de mars 2018(1) de cet organisme public, chargé entre autres des recherches sur les EHS, établit que, si les souffrances sont réelles, la cause de ces symptômes demeure inconnue. Ainsi, on ne peut pas qualifier ces désordres de pathologie. Ni mettre ça sur le dos des champs électromagnétiques.

VICTIMES D’UN EFFET NOCEBO. Médiatisée dès la fin des années 2010 avec le développement de l’installation d’antennes relais dans les villes, l’électrosensibilité n’en finit pas d’interroger et de diviser. Certaines études(2) rapprochent les électrohypersensibles des chimico-sensibles, intolérants aux produits de synthèse. Les plus rationalistes avancent qu’il s’agit là d’une pathologie plutôt sociale qu’environnementale, mélange de peur collective et de suspicion paranoïaque. D’autres ajoutent que ces personnes seraient victimes d’un effet nocebo. « Entendez que, si la souffrance dans le corps est réelle, il n’est

Pour la première fois, nous avons identifié pourquoi les champs magnétiques ont un effet sur les humains. En fait, ils entraînent dans le corps la formation de dérivés nocifs de l’oxygène susceptibles de devenir particulièrement oxydants à forte concentration. Ainsi, des personnes sous stress chronique ou ayant des difficultés à évacuer les toxines pourraient développer une hypersensibilité en cas de longue exposition aux ondes. Il faut aussi prendre en compte la synergie potentielle avec d’autres formes de désordres causés par la pollution, les UV… Certes, de nouvelles études doivent être menées pour éclairer ce mécanisme mais, dans les cas extrêmes, il peut conduire au cancer et à la mort cellulaire. En cela, il est établi que ces ondes ne sont pas neutres. » MARGARET AHMAD Biologiste, coauteur d’une étude démontrant les effets biologiques des champs magnétiques sur l’homme publiée en octobre 2018(1). LES VICTIMES DES ONDES ONT TOUTES, UN JOUR, PENSÉ AU SUICIDE

pas exclu que ces douleurs soient provoquées par crainte d’en recevoir », détaille Olivier Merckel de l’Anses, dont un nouveau rapport est attendu pour 2020. Balivernes !, rétorque le Pr Belpomme. «Chez 80 % des sujets, on observe des anomalies biologiques témoignant d’une inflammation, et d’un stress oxydant qui provoque la “rouille” de tissus, de muscles et de cellules. Ce qui prouve la nature organique de l’affection », soutient-il. « Hélène, qui est férue de numérologie et de soins magnétiques, alimente peut-être le stress lié à ses dérangements en fréquentant des prosélytes de ce mal méconnu », avance, pour sa part, son ancienne collègue de bureau.

«Tant que l’on n’a pas vécu ce que je peux ressentir, je comprends que l’on ait du mal à me croire », se résigne Hélène. Après ces deux années passées enfermée entre quatre murs, elle le sait, elle ne vit plus au même rythme que ses contemporains. Le temps s’écoule différemment, au gré d’interactions sociales raréfiées. Loin des outils numériques chronophages, elle a eu le loisir de se documenter dans des livres pour trouver un sens à ce qui lui est arrivé. « J’ai vécu un effondrement biologique », formule-t-elle. Son naufrage? Elle l’interprète comme une manifestation concrète de «collapsologie». Cette théorie en vogue, élaborée par l’ingénieur agronome et docteur en biologie Pablo Servigne, prédit que notre civilisation fondée sur les énergies fossiles est vouée à s’effondrer, dans les années 2030, à cause de la convergence des crises: climatique, écologique, économique… L’électro-hypersensibilité comme le symptôme d’une époque malade, voilà la conviction intime d’Hélène.

Aujourd’hui, la paria des ondes s’apprête à consommer la rupture. Tout juste licenciée par son ancien employeur,

L’étude Cerenat(1), à laquelle j’ai participé dans les années 2000, consistait à recueillir des mesures liées à la durée d’utilisation du téléphone mobile de personnes atteintes de tumeurs cérébrales. travers elle, nous avons réussi à montrer une association entre les deux. D’autres scientifiques en étaient arrivés aux mêmes conclusions avant nous, mais la répétition de résultats compte beaucoup. Une recherche épidémiologique seule ne prouve rien. L’idéal, dans le futur, consisterait à collecter les données des usagers non plus rétrospectivement, mais en temps réel. Cela nécessite d’avoir beaucoup de patience, car les tumeurs n’apparaissent pas immédiatement. Si plusieurs études épidémiologiques solides convergeaient, étayées par des preuves biologiques, alors un lien de causalité pourrait être établi.» (1) Réalisée dans quatre départements (Calvados, Gironde, Hérault, Manche) et initiée en 2004. GAËLL E COU REAU Médecin épidémiologiste et enseignante-chercheuse à l’université de Bordeaux.

elle a pu, grâce au certificat délivré par le Pr Belpomme, être reconnue travailleuse handicapée, ce qui est loin d’être la norme chez les EHS.

Percevant 50% de son ancien salaire, la retraitée de force est sur le point d’emménager dans une bicoque bretonne aux installations rudimentaires, sans même l’eau courante. Aucune antenne relais à moins de trois kilomètres. Conservant pour l’heure son logement principal à Vincennes, elle prévoit à terme de faire installer dans son nouveau refuge des éoliennes, d’y planter un potager et de développer la ligne de vêtements pour personnes hypersensibles qu’elle commercialise. Son idée du bonheur: se débarrasser de sa camisole et sentir l’air libre sur sa peau. Aussi apocalyptique le futur devrait-il être, Hélène est confiante. Le plus dur est derrière elle.˜